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Un peu de violence dans ce monde de biches

Tu as promis dans ton dernier billet Nina de revenir, de revenir très vite, de revenir parler des voix de ces femmes qui te hantent, de ces voix qui ont fait le tour du monde par le plus court chemin, celui du virtuel. Ces voix qui sont entrées dans nos foyers, et qui y sont resté, un bon moment. Dans le poste elles ont été décortiquées dans tous les sens par les analystes, les spécialistes, les journalistes, les alarmistes, les kystes, d’obédiences ovariennes pour la plupart, mais pas seulement.  

 

Tout a été dit sur les voix de ces femmes Nina. Tu n'as peut-être pas tout entendu, mais tu te souviens. Du premier grognement, de la première affaire. Un gars bien enrobé, bien riche, bien haut placé, qui se faisait obéir au doigt et à la bite, et à la bite surtout. A sa manière bien particulière, et pour le moins, très personnelle. Ses agissements peu scrupuleux ont été rendus publics par une de ses victimes, une femme, puis par d'autres victimes, des femmes. Leurs témoignages ont déchaîné chroniques et commentaires via le web-interplanétaire.

 

Premières libérations de paroles. Premières volées de voix. Le monde a entendu bouche bée, mais non circonspect ce dont il retournait. Abus de pouvoir d’un homme puissant pour obtenir les faveurs sexuelles de bellissimes actrices, de sublimes comédiennes. Le consentement de dulcinées est une denrée comme les autres, il se monnaye, se négocie, il se travaille. No pain no gain. Il a travaillé dur le producteur, a eu sa récompense, sa jouissance, servie sur un plateau. Une créature de rêve à genoux à ses pieds et lui, la main sur la tête de la dame. Et plus d'une fois. La gloire c’est par ici Chérie que tu le veuilles ou non. Peur, terreur, domination, menaces, chantage, humiliations ? Déontologie de base du prédateur pourri, un style de vie. 

 

A ce stade, ce tour du monde des voix des femmes ne faisait que commencer. Seconde affaire. L’incendie. Big time. Un chanteur, ancienne légende vivante dont le public en masse buvait en liesse des paroles rock-and-roll, faisait la nique vocale et électrique aux bassesses du système, aux bassesses de l’industrie du disque, et à bien d’autres bassesses. Au sommet de sa gloire pourtant, chute abyssale. Pas pour des prunes. Non, pas pour des prunes. Pour des années de tôle plutôt. Huit ans, sentence du juge, quatre ans dans la vie ferme, dans sa vraie vie. La justice et la vraie vie sont deux choses parfois plus éloignées que l’on ne pourrait l’espérer. Remise de peine à la moitié de sa sentence, ça peut laisser songeur, ça peut laisser songeuse. Mais ça dépend du crime et de la société. La sagesse parfois se trouve dans le droit, et parfois pas. Et le droit lui, se trouve dans la loi qui protège les plus forts. Qui protège les plus faibles je voulais dire. Pardon. Retour aux faits. 

 

Le chanteur condamné qui avait pris huit ans se conduisait bien dans la prison, dans la prison sans femmes, alors on lui a accordé le droit de sortir quatre ans plus tard, quatre ans plus tôt. Comment douter, comment ne pas douter, de la compétence d’un qui juge qui connaissait le dossier dans ses largeurs et profondeurs ? Comment douter, comment ne pas douter, de la loi dans sa splendeur ? A n'en pas douter pourtant, un juge a signé un papier officiel, le chanteur est sorti de la prison, il est rentré chez lui.

 

Et puis un jour de liberté et un suicide de femme plus tard, le chanteur a voulu revenir dans la lumière des projecteurs. Créer n’est pas un métier, c’est une obligation, une conviction, une ultime raison de vivre. Revint alors le jour pour le chanteur de partager son art, de le partager à nouveau, de revenir dans la lumière. Il le pouvait pensaient certains car il avait purgé sa peine le beau chanteur au sourire ravageur au ton railleur, railleur immodéré des temps modernes. Il avait payé son crime à la société. Payé quatre ans de sa vie ferme, monnaie sonnante et trébuchante.

 

La vie humaine est une denrée comme les autres, elle se monnaye, elle se travaille, se négocie. Ou s’obtient par la force. Le prix d’une vie dépend des saisons, des couleurs, des odeurs. Le prix de la vie d’un être humain, d’une femme, ruée de coups par autre être humain, un homme, a-t-elle un prix ?

 

La mort. Huit ans de prison. Ou plutôt quatre.

 

Tout se monnaye. Ou s’obtient par la force.

 

Il l’a frappée. Elle est tombée, et elle n’a plus crié, puis il a cru après qu’elle s’était endormie. Elle respirait encore.

 

Il l’a frappée. Elle est tombée, et elle n’a plus crié, puis il a cru après qu’elle s’était endormie. Elle respirait encore.

  

Dix-neuf impacts de coups sur son corps. Dix-neuf impacts dixit le dossier médical après coup. Il faut croire que pour le chanteur, pour cet homme fort, la seule chose qui comptait, qui l’obsédait, c’était que cette femme-là se taise. Et elle s’est tue. Et là est l’essentiel. Pour lui à cet instant. Plus rien d’autre ne comptait, même plus l’amour.

 

Après coup le chanteur épuisé l’a mise dans leur lit, un lit de chambre d’hôtel. Après avoir essuyé le sang sur son visage, après l’avoir déshabillée pour la coucher. Scène d’une vie conjugale. De jalousie. Scène de ménage. De violence. Accident. Assassinat.

 

Elle est morte quelques jours plus tard. 

 

Les autres femmes, celles de la première affaire, sont encore bien vivantes. Le producteur, il n’était pas violent pareil. Il demandait des trucs, il ne demandait pas la lune quand même. Juste un échange de bons procédés. Un peu de douceur dans ce monde de brutes. Un peu de troc. Facile. Pas besoin de sortir les poings, juste un stylo pour signer le contrat, un second rôle, un premier rôle. Ou ne rien signer du tout si le service demandé, le tout petit service demandé n’était pas réalisé dans les meilleurs délais et, dans le meilleur des mondes. Endroits sublimes, draps en soie, béton ciré, si tu préfères l’usine ma fille, c’est ton problème.

 

L’histoire ne dit pas si le producteur et le chanteur se sont croisés, mais sur le web leurs histoires se sont percutées en plein vol, quand le chanteur a fait la Une d’un organe de presse des plus sérieux, quand le producteur a essuyé les accusations publiques de ses victimes. C'est l'escalade et puis, c'est le climax. Climax de deux histoires croisées. Climax des voix des femmes.

 

Timing béni des dieux, mais aussi des déesses. Tollé sur les réseaux sociaux, levée de boucliers. Femmes en colère. Par centaines, par milliers, ou par millions peut-être. Des femmes sur internet à leurs claviers. Elles s’insurgent et elles veulent que ça cesse. Que quoi cesse ? La domination des hommes. La soumission des femmes.

 

Pendant que certaines vomissent le retour du chanteur, que les penchants sexuels du producteur explosent à la face du cinéma mondial, pendant que les acteurs mâles suent à grosses gouttes et que les politiques s’en mêlent... Voilà que pendant tout ce remue-ménage-là, les femmes font leur ménage sur internet ... Une habitude sans doute. Sans prendre de gants cette fois c'est vrai, excusez-les du peu.

 

Certaines femmes se rappellent. Et beaucoup se rappellent. Beaucoup trop. Un vécu douloureux, une sale histoire, un mauvais souvenir, un souvenir qui fait mal, encore très mal. Elles aussi. Elles aussi ont vécu un rapport de force à sens unique. Un rapport de force perdu d’avance. Alors voilà qu’elles se mettent à balancer. Tout balancer. Tout. Absolument tout. Ras-le-bol de la mauvaise bidoche ! Ras-le-bol de la viande avariée qu’on leur fait avaler !  

 

Ca exulte, ça explose et ça déborde dans tous les sens. Et ça balance dans tous les ports. Alors.

 

Alors ça fait beaucoup trop de bruit et ça commence à déranger dans les chaumières, malaise des charentaises. D’autres femmes s'en mêlent et disent aux femmes d’arrêter de balancer. Hé vous les femmes, arrêtez de balancer, c’est déplacé disent d’autres actrices, et des intellectuelles officielles. Un peu de tenue enfin ! C’est déplacé de balancer ! Personne ne disait ça pendant la guerre, que c’était déplacé de balancer. Pourtant ça balançait sévère. Alors depuis la dernière guerre on le sait, on a appris, c'est pas bien non, ça n'est pas bien de dénoncer. En mémoire du passé, en violation du présent, on le décrète sans honte : la dénonciation est le pire des actes. Barbare, blasphématoire, liberticide. Et c'est sans concession. Espèces de trous du cul ! Pour l’homme qui donne dans la violence conjugale et dans le harcèlement, ce qui lui permet d’agir au quotidien, de continuer, de répéter ses gestes et ses paroles, ses gestes et ses paroles, ses gestes et ses paroles, ce qui lui permet d'agir au quotidien, c’est le silence de sa victime. C’est le silence de sa victime et le silence des autres. Silence après silence et la violence avance.

 

Au lieu d’essayer de comprendre ça, et c’est pourtant pas compliqué à comprendre, on préfère hommes et femmes s’en donner à cœur joie sur l’abomination de la dénonciation, en allant jusqu’à dire que notre époque de grandes gueules virtuelles et télévisuelles pue la censure et le fascisme, tue le plaisir. On préfère se déchaîner sur ça, que de se concentrer sur le cœur du problème. L’homme se sent attaqué, menacé par la femme. L’homme menacé croit que porc veut dire homme, alors que porc ça veut dire porc. Et allons-y, truie ça veut dire truie aussi, et il y en a autant chez les femmes. Le mal n’est pas le monopole de l’homme. La femme excelle aussi en la matière. Plus rarement en assénant dix-neuf coups à mains nues à son conjoint le conduisant ainsi à la mort, plus rarement en forçant ses subordonnés hommes à se soumettre sexuellement. Ce ne sont pas là des méthodes de femmes, ou plus rarement. Le débat est donc bien là, sur ce rapport de force. Sur ce manque de retenue physique, ce manque de retenue du sexe, ce manque de retenue du poing, ce manque de retenue de gueule, sur ce sempiternel inné sentiment de supériorité.  

 

Tout n’est pas viol et c’est une évidence. Cette fâcheuse tendance à insister quand visiblement une femme n'est pas partante, ça n’est pas du viol. Cette tendance à vouloir les femmes parfaitement faites perchées sur des talons, ça n’est pas du viol. Cette tendance à payer les femmes moins que les hommes et à accepter cette tendance, et à ne rien faire pour que ça change, ça n’est pas du viol. OK. Et une main au cul, c’est vrai, pas de souci on est d'accord, les femmes s’en remettront. Les femmes savent ce qu'est le viol et ce qui ne l'est pas. 

 

Mais peut-être faut-il changer les mentalités ? Peut-être faut-il éduquer les femmes à se frotter contre les hommes dans le métro, peut-être faut-il éduquer les femmes à mettre des mains au cul des hommes, ça serait plus sympa non ? Pourquoi les femmes n’en sont toujours pas là, à ce niveau, au niveau de ces hommes-là ? Pourquoi ? Résistance récurrente à une domination persistante et abusive ? Les femmes sont-elles fatiguées ? Fatiguées de s’être battues pour aller à l’université, fatiguées de s’être battues pour aller voter, fatiguées de s’être battues pour pouvoir travailler, pour avoir un compte en banque, pour ne pas être les seules à changer les couches, pour ne plus être les seules à se lever la nuit pour les biberons … Liste non exhaustive. Sont-elles déçues d’avoir eu à se battre et de devoir continuer à le faire, de n'être toujours pas reconnues pour leurs combats ? Déçues que l’égalité de traitement ne coule toujours pas de source ? Bien entendu, les histoires des unes et celles des autres, et les histoires des uns et celles des autres, sont toutes différentes. Et bien entendu, celles de nos enfants, de nos petits-enfants, de nos arrière-petits-enfants seront encore différentes. Oui, qui sait si à l’école demain on ne leur apprendra pas que le féminin l’emporte sur le masculin. Car n'est-il pas vrai qu'aujourd’hui on leur apprend que le masculin l’emporte sur le féminin ? Alors oui, qui sait de quoi demain sera fait ? 



04/03/2018
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